Samkhya 3 : la souffrance

Le point de départ du Sâmkhya est la constatation de la souffrance.Et la condition humaine est insatisfaisante, car elle est synonyme de souffrance. Elle est de trois sortes dans le Sâmkhya-Kârikâ, « Frappé par trois sortes de souffrances, l’homme désire enquêter sur les moyens de les détruire. » (S-K, 1) :

  • adhyatmika, la misère qui vient de soi-même : les désirs et les frustrations qui s’ensuivent.
  • adhibhautika, la misère qui vient des autres
  • et adhidaivika, la misère d’origine céleste.

Le bonheur, lui même est source de souffrance, du fait de son impermanence. On vit dans l’angoisse de ne plus être heureux, de ne plus avoir d’argent ou d’être à l’aise financièrement, de tomber malade, de mourir. On ne vit pas dans le moment présent mais dans une projection continue de nos angoisses, même si elles n’ont aucun fondement. Pour les indiens, même la mort n’est pas source de réconfort, car elle ne fait que s’inscrire dans le cycle infernal du samsara en annonçant une nouvelle vie avec la réincarnation.

Le Samkhya part de ce principe pour chercher un moyen de s’en libérer, kayvalya (la délivrance). La souffrance devient alors l’élément qui permet de chercher un moyen pour s’en libérer. Elle est la condition nécessaire pour atteindre l’affranchissement et revêt alors une valeur positive et dynamique.

Le constat ? L’homme a une fâcheuse propension à ignorer la nature de son propre esprit. Un voile sur celui-ci entretient la confusion : avidya. Purusha reste liée à Prakriti. Il y a alors confusion entre impermanence et intemporalité, la matière grossière prend le pas sur la matière subtile, le superficiel sur le profond. L’ensemble des stimuli et des perceptions de nos sens entrainent la confusion sur qui l’on est.

Pourquoi ? Rappelez vous. La cause des déséquilibres ce sont les gunas. Ce sont eux qui par leur jeu entrainent un déséquilibre de l’organe interne qui déséquilibrent les différents éléments de l’organe interne (antarkharana), à savoir Buddhi, ahamkâra et manas. Dès lors il n’y a plus aucune hiérarchie entre eux. La conscience devient limitée. La perception juste des choses devient confuse, éloignée de la véritable nature et de la lumière de Purusha. Manas et Ahamkara prennent le dessus sur Buddhi et vont rechercher la jouissance, l’assouvissement immédiat d’un désir. Et c’est buddhi, l’intellect, qui est voilé. Souvenez vous buddhi a été créé par sattva (Samkhya 2 : la composition du monde – les tattvas).

Quelles sont ces différentes façons de percevoir les choses ? Le karika 7 en fait la liste : « Les objets ne sont pas perçus du fait : d’une distance excessive; d’une proximité excessive; d’une infirmité des sens; de l’inattention; de leur petitesse ou subtilité; d’être dissimulés; d’être relativisés; d’être mêlés à des objets semblables. »

Observons notre vie quotidienne. Pouvons nous percevoir ce déséquilibre ?  Combien de fois faisons nous référence à notre mental ou nos idées fausses qui nous perturbent ? Combien de fois voyons nous la réalité faussée ? Moi je la vois. pas forcément dans le moment car je ne suis pas à 100 % présente parce que manas et ahamkara ont mis un voile devant mes yeux. Mais l’instant d’après, je me rends compte. Oui. Et toutes les fois où mon mental se racontent des histoires. Combien d’énergie je perds à combattre par exemple ce sentiment de l’imposteur dans le monde du yoga ? Combien de fois ne me suis-je pas dit que mes yoga nidra étaient nuls ? Et mes cours ? Cela va au-delà d’un manque de confiance. C’est aussi une vue biaisée. Cependant, dans ce que je viens d’écrire, il y a déjà un progrès : si je m’en rends compte c’est que je deviens témoin. Une distance s’établit. Les sens commencent à ne plus être infirmes. Un morceau du voile de l’ignorance se lève.

Alors maintenant, reprenons notre observation sur le monde. Malheureusement, nous pouvons constater que manas et ahamkara dominent. La perception de la réalité est faussée conduisant à de fausses idées : racisme, intolérance, égoïsme, guerre, violence. Comment cela se fait -il que je perçoive l’Autre, l’altérité  comme différent et menace pour moi ? Parce que j’ai peur. Et cette peur c’est la perte de quelque chose. Parfois on ne sait même plus ce qu’est de quelque chose. Cela c’est le pire : c’est quand la culture d’Etat, la société a instillé dans les esprits de fausses idées. Il n’y a qu’à voir les sources du racisme en France. On a peur : peur de ne plus avoir de travail, peur qu’une religion qui n’est pas historiquement celle de la France prenne le pas, peur de la peur, peur de perdre une identité. L’idée de l’invasion.

Le moyen de remédier à cela ? Reconnaître le Purusha dans son essence. La libération, kayvalya consiste à remettre de l’ordre dans le rôle des éléments de l’organe interne. Buddhi, ahamkâra et manas doivent retrouver leur place dans la hiérarchie et fonctionner correctement. L’usage de la discrimination et de la connaissance (jnana) permet de restituer les rôles : revoyez le schéma !

évolution samkhya

Il faut chercher à l’intérieur de nous-mêmes pour trouver le Soi : c’est cela le processus d’involution. Revenir en arrière. Ainsi, lorsque Buddhi connait la réalité sans que ahamkara en modifie la perception, il lui est possible de réfléchir le Purusha et alors l’identification avec l’ego et les perceptions sensorielles est rompue. La CONSCIENCE est là.

« La séparation d’avec le corps ayant été atteinte lors de l’arrêt de Matière (Prakriti), celle-ci ayant atteint son but, le Purusha obtient l’isolement-libérateur (kaivalyam) qui est à la fois nécessaire et infini » (S-K. 68)

Alors, « lorsqu’il a atteint l’état où la vertu (..) cessent d’opérer en raison de son obtention de la connaissance correcte, il reste pourvu d’un corps du fait de l’emprise des constructions psychiques résultant du passé, comme la roue du potier qui continue de tourner. » (S-K. 67). Il n’y a pas mort physique. C’est le jîvanmukta, le libéré-vivant. Il est libéré car il a reconnu Purusha. Il a une existence sur terre le temps que Purusha soit définitivement libéré et ne soit plus lié à Prakriti. Alors il quittera le corps physique.

J’ignore s’il existe beaucoup de jivanmukti. A notre échelle, reconnaître l’identification de Purusha et Prakriti et avoir plus de conscience dans notre vie, c’est déjà extraordinaire. Il est aussi possible de travailler sur les attachements (cf Réflexions sur le non attachement : vayragya, aparigraha, bhagavad gita). Je crois aussi que la formule pour le bonheur, ou la joie de vivre, c’est de cesser de s’interroger. Parce que comme nous l’avons vu nous avons une propension à laisser notre manas et ahamkara mener la danse et nous en souffrons. Ce que dit le SAMKHYA ce n’est pas une interrogation constante, une prise de tête. C’est l’observation et la conscience. Il n’y a pas d’action à proprement parler. Alors le yoga vous amène à l’observation et à la conscience. Alors, on souffre moins. Dire pas du tout : j’aimerais mais là je n’y suis pas encore ! Dans toutes ses dimensions : asanas, pranayama, méditation, chanting, yoga nidra…. et en lisant mon blog !



Catégories :Philosophie

Tags:, , , , , , , , , , , , ,

1 réponse

Rétroliens

  1. Faut-il être perché pour faire du yoga ? – AU FIL DU YOGA

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :