De la compassion aux Quatre Incommensurables

On compare très souvent le yoga à un chemin qui permet de découvrir, affiner, révéler son Soi. Bien souvent, on va se déterminer une raison à notre vie, un devoir, le dharma,en définitive une raisons à notre existence ici. J’ai déjà écrit à ce sujet d’ailleurs (cf Le dharma).

Et puis, dans cette aventure, parfois tumultueuse, des mots apparaissent. Celui sur lequel je travaille depuis presque un an est compassion.

J’ai la chance d’avoir un professeur qui nous propose régulièrement d’explorer la compassion. Et l’empathie.

Alors c’est quoi l’empathie ? C’est quoi la compassion ? On a tendance à confondre les deux mots. Et pourtant, ils ne disent pas tout à fait la même chose.

Compassion vient du latin cum et pati, souffrir avec. Empathie vient du grec pathos, passion, souffrance, maladie.

L’empathie fonctionne comme un miroir des émotions d’autrui : c’est la capacité à ressentir ce que ressent autrui. Et l’empathie n’invite pas forcément à agir pour aider, elle peut aussi inciter à détourner les yeux. La compassion va au-delà. Elle implique de la bienveillance et surtout la volonté d’aider la personne qui souffre. Celui qui va développer de l’empathie va dire combien il comprend la personne. Celui qui va développer la compassion va ressentir le besoin d’aller plus loin.

Très souvent, nous évoluons entre ces deux notions, et tour à tour, nous ressentons de l’empathie et de la compassion. Les bouddhistes vont jusqu’à développer une compassion universelle. C’est à dire que bien souvent nous éprouvons la compassion envers une personne que nous connaissons mais dans la compassion universelle, plus de connaissance. De plus, pour aller vers la compassion, il faut développer de l’empathie mais ensuite il faut aller au-delà. La compassion est nécessaire pour se protéger des émotions négatives issues d’un mouvement d’empathie : on est soit une éponge à émotions, soit en partageant l’émotion de la personne on peut développer de la colère contre la cause de la souffrance de cette personnes. Ou même, parfois par honte, on se détournera.

On voudrait être un baume versé sur tant de plaies. Etty HILLESUM

L’étude de ces deux émotions en neuro-imagerie fait apparaitre des différences : l’empathie va agir sur les réseaux cérébraux associés à la douleur : insula antérieure, cortex cingulaire alors que la compassion agit sur les réseaux cérébraux associés aux émotions positives : insula médiale.

La compassion exclut l’identification. Quand je vois quelqu’un souffrir, je ne prends pas part directement à sa souffrance car nos souffrances ne sont pas identiques. Son vécu de souffrance n’est pas le mien. Je n’éprouverai pas sa souffrance – car je ne suis pas lui. Elle est inatteignable.

Quand mon père est décédé subitement d’une crise cardiaque à 55 ans, comme ça, sans prévenir, beaucoup de gens m’ont dit que sa mort avait été plus terrible que la perte de l’un des leurs suite à une maladie. Je répondais non à chaque fois. Une mort est une mort. Nos souffrances ne pouvaient être comparées. Nous avions chacun nos souffrances. Ce qui nous rapprochait était la souffrance elle-même mais pas son degré; nous nous comprenions dans la souffrance.

Pensant bien faire, nous avons une aptitude particulière à relativiser. Nous relativisons tout : il y a bien plus grave. Je déteste relativiser. Maintenant. Avant oui, je relativisais en me disant qu’il y a bien plus grave. Depuis le décès de mon père, je ne supporte plus cela. Pourquoi ? C’est dénier la souffrance. L’amoindrir, la rapetisser. De quel droit, ratatinons nous les émotions des autres ?

Dans cette société patriarcale, marquée par l’avènement du JE grossier, il est de bon ton de s’affirmer fort, de dire aux autres que je ne souffre pas. Cette attitude est pire que tout : nous étouffons la personne, et celle-ci en relativisant s’étouffe toute seule sous un pseudo diktat de notre société. Reconnaître la souffrance de l’autre, c’est admettre l’Altérité et la différence. Et puis ne pas être bien, ressentir une douleur n’est pas une honte. C’est une émotion qui fait aussi de nous que nous sommes humains.

Il faut bien le dire nous n’aimons pas la souffrance, nous en détournons les yeux, elle nous met dans une situation peu confortable. Elle nous met aussi face à nous même et à une éthique de responsabilité. Paul Ricœur définit la compassion comme faisant partie des « sentiments spontanément dirigés vers autrui » : « souhait de partager la peine d’autrui », elle s’oppose à la « simple pitié, où le soi jouit secrètement de se savoir épargné« .

Alors comment faire pour développer la compassion en nous, envers les autres et pour nous ? Et oui; il ne faut pas s’oublier. Jamais. Avoir de la compassion pour soi permet de ressentir

Je me tourne vers le bouddhisme pour cela. Dans le bouddhisme il existe 2 notions : la bienveillance (MAITRI ou METTA), comprise comme le sentiment visant à procurer le bonheur à tous les êtres, tandis que la compassion (KARUNA) consiste à vouloir les délivrer tous de la douleur. Bouddha a dit, concernant l’amour, et qui doivent être accomplies par « celui qui recherche le bien » : « Que tous les êtres soient heureux! Qu’ils soient en joie et en sûreté! Toute chose qui est vivante, faible ou forte, longue, grande ou moyenne, courte ou petite, visible ou invisible, proche ou lointaine, née ou à naître, que tous ces êtres soient heureux! Que nul ne déçoive un autre ni ne méprise aucun être si peu que ce soit; que nul, par colère ou par haine, ne souhaite de mal à un autre. Ainsi qu’une mère au péril de sa vie surveille et protège son unique enfant, ainsi avec un esprit sans limites doit-on chérir toute chose vivante, aimer le monde en son entier, au-dessus, au-dessous et tout autour, sans limitation, avec une bonté bienveillante infinie. Étant debout ou marchant, assis ou couché, tant que l’on est éveillé, on doit cultiver cette pensée. Ceci est appelé la suprême manière de vivre. »

MAITRI et KARUNA sont intimement liés à la JOIE (MUDITA) et l’EQUANIMITE(UPEKSA) pour constituer ce que l’on appelle les 4 incommensurables. Elles sont dites incommensurables car elles touchent un nombre illimité d’êtres vivants (et pas seulement humains). Je détaille pour votre information (et la mienne d’ailleurs !)

Il y a 3 étapes dans la metta : l’amour bienveillant tourné vers les êtres sensibles (c’est quand on veut que tous les êtres soient libérés de la souffrance et ne connaissent que le bonheur, on agit alors dans l’intérêt de tous),.l’amour bienveillant inspiré par les phénomènes (c’est quand on éprouve de l’amour pour pour les êtres sensibles qui se cramponnent aux apparences, les tenant pour réelles), et l’amour bienveillant sans objet (on génère de l’amour envers les êtres sensibles en œuvrant à leur bien spontanément et sans concept).

Il existe une méditation de la METTA BAVHANA dont voici les étapes (issues du site Centre bouddhiste Paris.org) :

Dans le premier stade, tournez votre esprit vers vous-même, et cherchez à développer une attitude de bienveillance envers vous-même, à développer pour vous-même une réelle aspiration au bonheur. Cela vous demandera de l’expérience et de la réflexion pour trouver la meilleure façon de le faire ; cela fait partie de la pratique.

Dans le deuxième stade, choisissez un de vos bons amis. Imaginez votre ami à côté de vous ; essayez d’évoquer et de ressentir sa présence aussi fortement que possible. Puis, développez envers lui une attitude de bienveillance et un désir pour son bien-être. Vous pouvez, par exemple, essayer d’imaginer ce qui lui apporterait le plus de bonheur et qui lui procurerait une satisfaction profonde dans sa vie, et lui souhaiter d’obtenir cela.

Dans le troisième stade, choisissez une personne neutre – quelqu’un que vous connaissez suffisamment pour pouvoir évoquer sa présence, mais pour qui vous n’éprouvez pas de sentiment particulier (- ex : commerçant du coin, voisin, collègue -) Evoquez sa présence et puis essayez de vous ouvrir envers elle avec bienveillance. Il s’agira peut-être simplement de commencer par développer de l’intérêt envers cette personne, de devenir plus pleinement conscient de ce qu’elle est, et progressivement de trouver le moyen de faire battre votre cœur au rythme du sien.

Dans le quatrième stade, choisissez une personne difficile ; pas votre pire ennemi, du moins au début de votre pratique de cette méditation, mais quelqu’un que vous n’aimez pas, ou avec qui vous avez des difficultés en ce moment. Cherchez à évoquer ce qui est positif en elle, malgré les difficultés dans vos relations avec elle. Imaginez ce que ses amis apprécient en elle; cherchez à reconnaître vos propres erreurs vis-à-vis d’elle; donnez-vous l’espace nécessaire pour regarder les choses plus calmement et pour porter un regard plus juste sur ce qui se passe entre vous.

Dans le cinquième stade, commencez par évoquer à nouveau les quatre personnes des quatre premiers stades. Cherchez à développer la même bienveillance envers tous, sans oublier que vous êtes l’une des quatre. Puis étendez ce désir de bonheur et de bien-être vers l’extérieur pour y inclure de plus en plus de personnes. Commencez, par exemple, avec toutes les personnes aux alentours, dans la ville où vous vivez, dans le pays, le continent, puis étendez-le au monde entier, à tous les êtres vivants.

Parmi la compassion, on distingue la compassion inspirée par les êtres qui souffrent est le désir compatissant de chasser la souffrance de tous les êtres; la compassion inspirée par les êtres qui agissent mal est le désir compatissant de remédier à toutes les mauvaises actions des êtres dont la conduite n’est pas vertueuse, .La compassion inspirée par les êtres qui ne sont pas complètement libérés parce que les conditions nécessaires leur font défaut est dirigée vers ceux qui ne peuvent entendre le Dharma, faute d’avoir un enseignant spirituel.

La joie consiste à se réjouir des différentes richesses que possèdent les êtres. Elle sera dite axée sur les parfaites accumulations est la joie que nous ressentons envers nos propres vastes récoltes de mérites et axée sur la saveur du Dharma sacré est celle que l’on ressent quand nous (et les autres) goûtons au Dharma par l’écoute, la contemplation et la méditation.

L’équanimité : On devrait avoir une attitude équitable envers les chanceux et les malheureux. Au lieu de faire une discrimination, en œuvrant uniquement au bien des privilégiés et en faisant fi des infortunés, nous devrions agir au bénéfice des uns et des autres, à parts égales.

Ces quatre incommensurables, on les retrouve dans les Yoga Sutra de Patanjali (I.33) maitri karuna muditopeksanam sukha duhkha punyapunya visayanam bhavanatas citta prasadanam comme préalable à un état de paix.

Vous pouvez accéder à l’état d’apaisement en adoptant une attitude faite d’amitié, de compassion et de joie. Vous devez pouvoir exercer ces attitudes indifféremment dans toutes les situations de la vie quotidienne qu’elles relèvent du  bonheur ou du malheur ou encore que ce soit face à ce qui vous fait du bien ou du mal.

Patanjali

Oui c’est difficile la compassion. Comment être plus compatissant ? Il faut de la discipline, de la persévérance. Y croire et ne pas abandonner. Les bouddhismes ont développé les méditations, la dévotion à des déesses (par opposition aux sociétés matriarcales) dont l’emblématique Kuan Yin sur laquelle vous pourrez lire deux articles (Avalokitesvara, Kwan Yin, Guan Yin, Chenrezig : bodhisattva de la compassion; Kwan yin).

Nous avons consacré en février dernier un podcast sur la compassion sur Au fil du Yoga

https://podcast.ausha.co/au-fil-du-yoga/episode-6-compassion-et-souffrance

2 réflexions au sujet de « De la compassion aux Quatre Incommensurables »

  1. MERCI CARO tu es vraiment en lien avec ce qui donne du sens à la vie, que l’on soit bouddhiste ou non, la compassion est universelle elle s’étend pour moi aux êtres vivants, à nos semblables mais aussi aux animaux, aux insectes, à la nature. La compassion est naturelle, le bébé a de la compassion quand un autre bébé pleure, puis au fil des ans, cet état s’amoindrit. Tu nous apportes des bases de réflexion qui à mon sens font qu’en les enseignant tu te les appropries aussi encore et encore. Merci à toi. Ton écoute, le temps que tu passes avec nous tes voisines et amies prouve combien tu cherches « le bien », notre bien et quand tu nous apprends à être bienveillant avec nous même c’est une pierre fondamentale à l’édifice.
    Belles vacances Caro. Gabrielle

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Gab, cela me va droit au coeur. Et oui bien sûr l’enseignement est en vecteur constant d’apprentissage. Cela ne s’arrête jamais (à moins d’être éveillée, ce que je ne suis définitivement pas !)
      Bisous

      J'aime

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